Moody’s et ses sbires

L'affiche du film "Les 12 Salopards"

La situation économique et financière empire et les neuneus que nous sommes comprennent de moins en moins ce qui se passe. Merci la presse, merci les médias. Mais Neuneu Premier, toujours sur le pont (pas de Normandie, merci Hervé), tente encore d’y voir plus clair…

Même à 6h30 du mat’, on ne peut plus préparer ses marmots pour l’école sans que la sonnerie du portable résonne dans la maison.

« Oui Nunuche, qu’est-ce qu’il y a encore? »

Ma cousine Nunuchedont je vous ai déjà parlé ici – me sert d’alarme à News dès qu’il y a un événement capital qui se déroule dans l’actualité. Aussi efficace que Twitter la p’tite.

« Moody veut attaquer la France ! » qu’elle me dit toute excitée… et apeurée. Pas sûr qu’un blondinet de 110 kilos, fut-il capitaine des Rosbifs lors de la dernière Coupe du Monde de rugby, suffise à me détourner de mes obligations paternelles du matin.

« Mais il a morflé en quarts, Nunuche, c’est normal qu’y veuille se r’faire ».

« Mais non, Neuneu, pas Moody. MOO-DY’-S » qu’elle reprend en accentuant chaque syllabe pour éviter à nouveau tout quiproquo.

Éreinté dans un audit de la fédération anglaise de rugby, Lewis Moody, le 3e ligne du XV de la Rose, avait « upgradé la note de la France de Triple Zéros à Triple Héros » lors du quart de finale mondial en Nouvelle-Zélande. Mais à l’évidence, c’était maintenant de l’agence de notation dont il était question. Et Moody’s menace dans une nouvelle « Fatwa » de dégrader non plus seulement le triple A de la France, mais également toutes les notes de tous les pays de la Zone Euro.

Et l’on reparle donc de la crise financière dans le monde. Après avoir pris congé de Nunuche, je m’attaquais à la lecture obligatoire du jour, en tous points identique à celle de la veille, de l’avant-veille et de toutes les semaines qui ont précédé, à savoir « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’économie sans jamais oser le demander » (Woody Allen, sors de ce corps). Et qu’apprends-je?

Par exemple, que David Cameron et Nicolas Sarkozy pressent la chancelière allemande Angela Merkel de donner son accord pour un soutien inconditionnel de la BCE (Banque Centrale Européenne) aux états en crise. Le rachat des dettes européennes par la BCE serait aujourd’hui la seule solution (pour qui?). Sans résultat, cette pression, sur la chancelière (voir Libération du 18 novembre).

Mario Draghi, successeur de Jean-Claude Trichet à la tête de l’institution indépendante, confirme sa volonté de suivre la ligne établie par Trichet, à savoir que la BCE est là pour défendre la stabilité de l’euro « pour soutenir la croissance, la création d’emplois et la stabilité financière ». À croire qu’il ne lit pas le journal le bon Mario. Une « Alerte Enlèvement » est décrétée depuis des mois justement sur la croissance, les emplois et la stabilité financière de la zone euro, sans que l’on ne trouve nulle trace de leur présence. Par contre, les ravisseurs, eux (les « marchés » et leurs donneurs d’ordre… les états?), sont bien connus. Mais on y trouve très peu d’écho dans la presse.

C’est que la parole médiatique serait aujourd’hui monopolisée par ceux-là mêmes qui nous ont mis dans la mouise. Une analyse qui ressort des quelques lectures de ces dernières semaines.

Par exemple, sur le blog de Bertrand Rothé (c’est ici, et c’est à lire, impérativement), hébergé par Marianne2, l’économiste (il est agrégé et enseigne à l’université de Cergy-Pontoise) évoque des pistes appuyées par des exemples précis pour démontrer que le débat économique est contrôlé par la finance. En voici quelques extraits:

Pourquoi les journalistes sont-ils si prompts à gober pareilles mystifications ? Leur réponse est invariable: « On n’a pas le temps ». Et c’est le génie des banques de l’avoir compris, comme l’explique une journaliste de l’Expansion : « Les banquiers savent répondre vite, ils sont payés pour ça. Ce qui n’est pas le cas des universitaires qui réfléchissent, et dont les nuances sont difficiles à retranscrire ». Et c’est vrai, la pression est importante. Au Monde, une journaliste économique a signé 29 articles au mois d’août, soit plus d’un par jour travaillé, une autre en a signé 18, et ce n’est pas le journal le plus mal doté.

De plus les banques ont compris que la presse [écrite] est le média de référence. Les télévisions et les radios viennent y puiser leur inspiration [Neuneu confirme, car il en a été témoin durant ces jeunes années à la télé]. Ainsi la télé permet aux banques de faire entendre leurs voix bien plus loin que le simple cercle des lecteurs.

Le Conseil d’Analyse Économique, créé par Lionel Jospin, est aussi une citadelle imprenable de la planète finance. L’enjeu est de taille. Le CAE conseille le premier ministre. La finance monopolise cet accès à l’oreille du gouvernement. Sur les 28 membres, 19 sont directement ou indirectement liés à la finance. La Société Générale, le Crédit Agricole, HSBC et Natixis sont ainsi représentés directement par leurs subordonnés. On découvre à la lecture des CV des membres que l’on peut être professeur à Dauphine et Conseiller du Directoire de La Compagnie financière Rothschild comme Jean-Hervé Lorenzi. Les jeunes ne sont pas en reste. Augustin Landier enseigne à la Toulouse School of Economics, mais a aussi créé un hedge fund.

Des informations que le site d’Acrimed a jugé bon de publier dès aujourd’hui, avec l’accord de l’auteur (c’est le même texte que plus haut, mais avalisé par Acrimed).

Barry Ritholtz, lui, éditorialiste économique au Washington Post et qui tient le blog « Big Picture », avait soulevé la même problématique au début du mois (c’est par ici, et en anglais). Son argumentaire démontre, faits à l’appui, que l’on nous ment depuis le début sur ce qui a causé la crise financière. Il reprend le déroulé chronologique des décisions, et des actions qui en ont découlées, pour aboutir à la crise que l’on connaît tous. Une démonstration édifiante, appliquée au modèle américain, mais facilement transposable au niveau planétaire. Sa conclusion est sans pitié:

« Congress did radically deregulate the financial sector, doing away with many of the protections that had worked for decades. Congress allowed Wall Street to self-regulate, and the Fed turned a blind eye to bank abuses. (Le Congrès a dé-régulé le secteur financier d’une manière radicale, défaisant de nombreuses mesures de protection qui, jusque-là, avaient fonctionné sur des décennies. Le Congrès a permis à Wall Street de s’auto-réguler, et la Fed est restée aveugle aux abus des banques).

Il ajoute même que le problème est antérieur… et profond :

The previous Big Lie — the discredited belief that free markets require no adult supervision — is the reason people have created a new false narrative. » (Le précédent Grand Mensonge – qui atteste de la notion, discréditée depuis, que les marchés n’ont pas besoin d’une supervision « adulte » – est la raison pour laquelle on a créé ce nouvel argumentaire trompeur)

Barry Ritholtz n’oublie surtout pas de mentionner au passage l’implication des agences de notation, Moody’s, S&P et Fitch, dans la notation AAA des actifs… nocifs des subprimes, qui ont causé la crise de 2007-2008.

Autre éclairage, celui de Bernie Sanders, sénateur américain de l’état du Vermont, listé comme indépendant (n’appartenant donc pas aux deux partis, Républicain et Démocrate). Son action législative a mis au jour quelques informations qui méritent le détour. Grâce à un amendement pour lequel il s’est battu, le « Government Accountability Office » (une agence gouvernementale) a déclenché un audit sur le fonctionnement de la Réserve Fédérale (la Fed, équivalent de notre BCE, Banque Centrale Européenne) au regard d’éventuels conflits d’intérêts. Les résultats sont édifiants, délivrés ci-dessous par Bernie Sanders lui-même dans un éditorial publié sur le Huffington Post (à lire en cliquant sur ce lien):

The American people are finally getting answers to these questions thanks to an amendment I included in the Dodd-Frank financial reform bill which required the Government Accountability Office (GAO) to audit and investigate conflicts of interest at the Fed. Those answers raise grave questions about the Federal Reserve and how it operates — and whose interests it serves.

As a result of these GAO reports, we learned that the Federal Reserve provided a jaw-dropping $16 trillion in total financial assistance to every major financial institution in the country as well as a number of corporations, wealthy individuals and central banks throughout the world.

The GAO also revealed that many of the people who serve as directors of the 12 Federal Reserve Banks come from the exact same financial institutions that the Fed is in charge of regulating. Further, the GAO found that at least 18 current and former Fed board members were affiliated with banks and companies that received emergency loans from the Federal Reserve during the financial crisis. In other words, the people « regulating » the banks were the exact same people who were being « regulated. » Talk about the fox guarding the henhouse!

« Le loup est dans la bergerie », conclut Bernie Sanders, car « les gens qui sont en charge de réguler les banques sont ceux-là mêmes qui sont… régulés ».

Et la place me manque pour évoquer ici un peu plus précisément les suites de « l’affaire DEXIA« . Personne ne parle plus de l’accord franco-belgo-luxembourgeois pour racheter (avec quel argent, déjà?) la « banque des collectivités« . Car pendant ce temps, S&P a dégradé la note belge (de AA+ à AA), avec comme conséquence un accord au plus haut sommet de l’état wallono-flammand sur la formation d’un gouvernement et la nomination d’un premier ministre, chose impossible durant près de 18 mois. Quel puissance de persuasion chez S&P!!!

Par conséquent, si je veux comprendre un peu mieux l’époque dans laquelle on vit et la crise qui nous gouverne, j’évite de prendre pour argent comptant (t’aurais pu l’éviter, celle là, Neuneu… ou pas!) ce que me disent les médias « mainstream » car ils sont phagocytés par ceux qui l’ont causé, cette crise. Et je fais quoi? Je continue à me poser des questions et à multiplier mes sources d’informations…

La suite au prochain numéro.


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Les 12 Salopards


2 Comments to “Moody’s et ses sbires”

  1. Renvoi aux 22 dit :

    La cuite au prochain numéro…pour oublier combien nos dirigeants sont désolants (ou pire).

  2. [...] Moody's et ses Sbires | Fog Off ! Son argumentaire démontre, faits à l'appui, que l'on nous ment depuis le début sur ce qui a causé la crise financière. Il reprend le déroulé chronologique des décisions, et des actions qui en ont découlées, pour aboutir à la … Source: http://www.fogoff.fr [...]